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Ithaque

 » Quand tu partiras pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,
riche en péripéties et en expériences.
Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni la colère de Neptune.
Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes,
si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer
que par des émotions sans bassesse.
Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni le farouche Neptune,
si tu ne les portes pas en toi-même,
si ton cœur ne les dresse pas devant toi.
Souhaite que le chemin soit long,
que nombreux soient les matins d’été,
où (avec quelles délices !) tu pénètreras
dans des ports vus pour la première fois.
Fais escale à des comptoirs phéniciens,
et acquiers de belles marchandises :
nacre et corail, ambre et ébène,
et mille sortes d’entêtants parfums.
Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums.
Visite de nombreuses cités égyptiennes,
et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,
mais n’écourte pas ton voyage :
mieux vaut qu’il dure de longues années,
et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse,
riche de tout ce que tu as gagné en chemin,
sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.
Ithaque t’a donné le beau voyage :
sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences,
tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques. « 
 
Constantin Cavafy traduit par Marguerite Yourcenar
 
 

Barbe Bleue / Pina Bausch

Une création de Pina Bausch datant du 8 janvier 1977. Adaptation de l’opéra de Béla Bartók : Barbe Bleue. Avec BEATRICE LIBONATI, JAN MINARIK, JAKOB ANDERSEN, ANNE MARIE BENATI, BENEDICTE BILLIET, MARION CITO, DOMINIQUE DUSZYNSKI, JOSEPHINE ANN ENDICOTT, LUTZ FORSTER, MECHTIHILD GROSSMANN, KYOMI ICHIDA, URS KAUFMANN, ED KORTLANDT, ELENA MAJNONI, ANNE MARTIN, YOLANDA MEIER, DOMINIQUE MERCY, NAZARETH PANADERO, HELENA PIKON, HANS POP, ARTHUR ROSENFELD, MINIKA SAGON, JEAN-LAURENT SASPORTES, JANUSZ SUBICZ, FRANCIS VIET.

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TOUT CE QUI EST INERTE MENT !

Jetez-vous sur l’avenir
Au vol,
comme l’indien
sur les reins du cheval sauvage
Et n’en cherchez pas davantage
Prenez votre monture au col
foncez
Avalez le temps avant qu’il ne vous avale
Frappez des deux talons les flancs de la cavale
Yeux fermés
Cheveux au vent
Lèvres entrouvertes
Courez courez à votre perte
Allez au-devant du temps
Faites voler en éclats
horizon et raisonnements
Tout ce qui est inerte ment
Prenez les devants
Bousculez Dieu comme une idée reçue
Ruez-vous sur l’avenir avant
que les vers ne vous mangent
Pressez votre coeur
comme on presse une éponge
Faites-lui rendre tous les prénoms
Tous les instantanés d’amour
Tous les rêves inassouvis
Qu’il a stockés
Dans ses greniers
Sur cette plage
Cette photographie
Cette barque
Ton sourire
Le premier de nos enfants
Le second
Sable mer vent
Qui parle ?
Taisez-vous
Laissez-moi seul
Avec ces bruits de pas dans le cimetière
Il est tard
Dire qu’il sera toujours trop tard
La grande nuit morte monte et persiste
Jetez-vous sur l’avenir
Ou par la fenêtre
Allez
ne vous retournez pas
Laissez les autres suivre votre enterrement
mais ne soyez pas du cortège
Opposez n’importe quoi à l’inertie
ne fût-ce qu’une plume ou un flocon de neige
Et que celui qui possède encore des yeux
Les ferme
Avant que le flocon
ne fonde sous ses regards impuissants.

Jean-Pierre Rosnay

L’obsolescence de l’homme

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

L’obsolescence de l’homme de Günther Anders

Quoi ? ne point aimer ?

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhovah,
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

Victor HUGO
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent …
Recueil : « Les Châtiments »
Paris. 31 décembre 1848. Minuit.

La parole « en vie »

Ramon Alejandro parle ainsi d’un ami suicidé : “Il est mort d’overdose littéraire, car ce qui fut depuis toujours transmis oralement, par récitation répétée du disciple aux pieds du maître, conservant ainsi la puissance vitale aux paroles sacrées, devient violent poison lorsque la vibration sonore se désincarne sur la pâleur d’une page et devient ainsi du savoir sans sagesse”. Alejandro est écrivain, je veux dire : homme d’écriture. Et voilà qu’il redécouvre, avec une sorte d’étonnement qui m’émeut, l’irremplaçable pouvoir de la parole proférée, de la parole “en vie”. Quelque chose, qui fut longtemps enfoui, est décidément à renaître.

(Ramon Alejandro et Henri Gougaud)

Insiste, persiste, essaye encore.

Insiste, persiste, essaye encore.
Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne.
Aujourd’hui des fous et des sots se promènent par la ville.
Parole, on les prend pour des sages.
L’équilibre et la lucidité sont un des cas de la folie humaine.
Insiste, persiste, essaye encore.
Connaissant de ton destin ce qu’homme digne du nom doit en connaître.
Résolu comme un homme digne de ce nom doit être résolu.
Revenu de bien des illusions dans le domaine du rêve et de l’amitié.
Rêvant et aimant autant qu’en ta jeunesse,
Moins la duperie.
Insiste et persiste encore
Capable de parler des étoiles et du ciel et de la nuit et du jour, de la mer,
des montagnes et des fleuves.
Mais plus dupe.
Ni désespéré.
Moins encore résigné.
Dur comme la pierre et t’effritant comme elle.
En marche vers la force dont le chemin est aussi celui de la mort
Mais résolu à aller aussi loin, aussi longtemps que possible.
C’est-à-dire vivre.

(Robert Desnos)

El sentido y la palabra

El sentido se desprende de una nota como del verbo para dar a beber lo que siente … ¿el actor? ¿el músico? ¿el autor?, un instante de memoria que toma cuerpo en el temblor de un sonido, de un ritmo, de un movimiento.

El aire se tiñe de emoción, como si en el agua apretáramos una esponja empapada de sal … para que nazca la mar.

El arte es un juego, y nos prestamos a él como al amor, como a la vida, como al sueño o al recuerdo. Con toda la fe del alma pura y entera. Sabiendo que mañana acabará, que la función no es infinita … y sin embargo ¿quién puede ver el final?