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Texte et mise en scène / Dolores Lago Azqueta
Jeu / Mario Tomas Lopez et Dolores Lago Azqueta
Musique (composition et jeu) / Manuel Langevin
Scénographie / Dolores Lago Azqueta
Éclairages / Mario Tomas Lopez
Assistante à la mise en scène et régie / Patricia Luis Ravelo

Avec le soutien de : Centro Párraga (Murcia) / Théâtre de l’Épée de Bois (Cartoucherie – Paris) / Teatro de la Puerta Estrecha (Madrid), et la collaboration précieuse de Geneviève Dreyfus-Armand, historienne, spécialiste de l’exil des républicains espagnols en France.

 

UNE NÉCESSITÉ

L’exil dénude. Il efface les traces. Il déchire le corps et la mémoire, qui n’a plus le droit d’exister ni de s’exprimer.

Exilés, le menuiser, le journaliste, la poétesse … ne sont plus que des exilés.
L’exilé est, en plus, un citoyen de deuxième classe, de passage, un assisté… un boulet que la société traîne.
Et il faut le traîner ce boulet … celui de porter le nom d’exilé.
S’excuser parce qu’on est obligé de vivre loin de la terre qu’on aime, parce qu’on ne peut pas y retourner, avec ceux qui ont du y rester … S’excuser pour pouvoir intégrer une société qu’on n’a pas choisi, qui ne nous appartient pas, à laquelle on n’appartint pas, qui, bien souvent, nous rejette.
Il faut prouver au monde sa valeur. À nouveau. À partir de rien. Sans soutien. Sans points de repère. Et avec, en face, de la méfiance, du refus.

L’exil vole nos racines. Il les arrache. Il faut pouvoir guérir la plaie. Puis, à nouveau labourer la terre dure et s’y planter des racines nouvelles.
On y passe des années … des générations.

C’est bouleversant … qu’une simple frontière puisse produire tout cela.
Qui peut accueillir la douleur de l’autre ? Qui peut, ne serait-ce, que l’entendre?
Si la France écoutait la parole de chaque exilé qu’elle accueille, le monde entier pleurerait dans ses rues. Terre d’accueil. « Des Droits de l’Homme ».
C’est un immense labeur.

Est-il possible d’accueillir, vraiment, ne serais-ce qu’un brin de la misère du monde ?
En sommes nous encore capables ?

En février 1939 entre un million et 400,000 espagnols (selon les sources) – hommes, femmes, enfants et quelques militaires de l’armée républicaine – ont traversé les Pyrénées à pied fuyant l’armée de Franco qui les persécutait.
Le gouvernement français du Front Populaire, poursuivant la politique étrangère du gouvernement Daladier, reçoit ces réfugiés sur les plages de Rieucros et Argelès-sur-mer, à même le sable.
Le gouvernement est fortement partagé quant à la façon de s’occuper des réfugiés espagnols, comme ils l’ont été au moment de signer le pacte de non intervention concernant la guerre d’Espagne. Tous craignent la montée du nazisme en Europe et veulent éviter l’éclatement de la II guerre mondiale. Faut-il combattre ou tâcher d’amadouer le fascisme grandissant ?
La population française est fortement influencée par la propagande franquiste autour du « démon rouge espagnol » au point de croire, littéralement, que ces espagnols sont rouges et ont des cornes et une queue.
Ainsi, des victimes de guerre ont été reçues comme des malfaiteurs, si ce n’est comme des animaux.

Il nous serait impossible de ne pas faire le lien entre cette période de notre histoire et l’actualité.
Il nous semble indispensable et urgent de réveiller la mémoire et le dialogue

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L’HISTOIRE

– Je suis mort.

Un vieil homme se précipite du toit de sa maison. Son corps éclate contre les pavés.
La chute dure trois secondes, environ.
Un instant. Rien de plus.
Un instant qu’il va partager avec nous.
Un instant pendant lequel sa vie en entière traverse son esprit et la scène.
Trois secondes, peut-être, plus ou moins.
Le temps de la chute, une vie pliée en éclair.

La narration prend ainsi le rythme et la structure apparemment chaotique de cette remémoration fugace. Une structure impulsive, émotionnelle, dont le moteur et les seuls guides sont le vide, le vent lancinant, les pavés au bout, l’impact imminent.

Ceux qui ont vécu des expériences proches de la mort en témoignent : avant de mourir, notre vie entière défile devant nous. Nous traverse. Le temps perd sa dimension habituelle et l’on se retrouve submergés par les souvenirs, emportés dans un voyage où s’entrechoquent, sans distinction, des moments clés de notre vie et d’autres plus anecdotiques en apparence mais riches de sens.
C’est ainsi que nous avons voulu raconter l’histoire de cet homme : espagnol, fils de républicains et ayant dû quitter son foyer, comme tant d’autres, en 1939.
Hébergé, comme tant d’autres, dans les camps de concentration français (ou « camp d’internement » selon les différentes dénominations à l’époque) et intégré ensuite, comme tant d’autres, à la société française. Forcé de s’y faire une vie dans cette France qui devient son pays d’existence, jusqu’à cet instant où, du toit de sa maison, il se précipite vers la mort sans avoir jamais remis les pieds en Espagne.
Nourris par la collecte de nombreux témoignages de réfugiés et par différentes lectures d’études réalisées sur cette période historique, nous avons dessiné la vie de cet homme – un homme qui pourrait être n’importe lequel parmi tant de fils de républicains. Rien de ce qui est écrit n’est inventé, chaque « scène » appartient au témoignage d’un(e) exilé(e) espagnol(e), qu’il s’agisse de ceux que nous avons pu rencontrer (avant et après la création du spectacle) ou de ceux qui ont pu laisser leur témoignage écrit ou filmé.
Le texte est la synthèse de ces vécus, de ces expériences. Il est porteur d’une réflexion philosophique et humaine sur la question de l’exil, sur ce qu’engendrent les frontières, sur la capacité d’une société à assumer ou non la difficulté de la société voisine ; enfin, sur la capacité d’un être humain à renaître après l’anéantissement.

Une écriture muable

Nous proposons après chaque représentation – de tous nos spectacles- un temps d’échange avec les spectateurs.
A chaque représentation ce spectacle a été, pour notre plus grand bonheur, déclencheur de moments de partage profonds et très émouvants ; beaucoup de nos spectateurs ont raconté leur propre vécu de cet exil ou celui de leurs parents, de leurs grand-parents.
Notre sensibilité ne peut rester imperméable à ces dons et l’écriture du texte s’en imprègne et se transforme progressivement.

Quelques retours du comité de lecture du CNT

[…] la construction dramatique fait montre d’une grande maîtrise pour un premier texte dramatique », laquelle met en œuvre une « tension permanente ». De fait, l’éclatement de ce monologue d’où surgissent des fragments de souvenirs est apparu extrêmement fluide et habile : le style est haché, les souvenirs sortent par bribes, mal exprimés, fugaces et produisent ainsi une forte émotion.
[…]
Votre texte ressemble plutôt à un poème, le poème d’une vie brisée par la guerre, l’enfermement, le désespoir.

 

ESTHÉTIQUE

Nous travaillons dans une ligne esthétique qui hérite la fibre calleuse de nos maîtres ténébristes du baroque, mais aussi le geste sublimé du cinéma expressionniste allemand et des mouvements d’avant-garde qui ont accompagné en Europe les premières décennies du XXe siècle; une époque de reconstruction où il semblait que le système arrivait au sommet de la décadence, à sa fin, sans laisser d’autre option aux nouvelles générations que d’inventer un nouvel ordre … un nouvel homme ?
Les débuts du XXe siècle est une époque pendant laquelle tout semble possible, dans les formes comme dans les contenus. Le chancellement furieux des structures morales, éthiques et religieuses libère le discours et octroie à chaque geste artistique fort la pureté d’une pulsion intime, nécessaire.
Perspective, mouvement, impression, expression sont conséquence de ce « tremblement de terre » philosophique et moral.
Art, pensée et faits historiques constituent un ensemble que nous invoquons comme source d’inspiration et axe de création autour duquel tisser, avec notre propre sensibilité, la toile d’une pensée nouvelle, contemporaine, collective.